Aliénés de tous les pays, unissons-nous !

Concept fortement connoté historiquement, l’aliénation n’en est pas moins une idée férocement contemporaine. À l’aliénation mentale, coupure psychique entre l’« aliéné » et le monde, s’ajoute l’aliénation sociale, où l’individu est le plus souvent dépossédé de sa propre volonté, voire de sa relation physique au monde extérieur. La popularisation du terme aliénation dans la philosophie politique depuis Karl Marx, entre autres, a contribué à sa polysémie actuelle et à ses recoupements multiples, si bien qu’au final, il est permis de se demander s’il existe plusieurs formes d’aliénation ou si, en fait, l’aliénation n’est pas un état d’être universel applicable à toutes sortes de situations.

Sommes-nous tous aliénés? Ou, du moins, sommes-nous tous, individuellement, l’aliéné de quelqu’un ? Certaines formes d’aliénation sont-elles plus acceptables que d’autres? Et si oui, cette acceptabilité sociale rend-elle notre aliénation, parfois volontaire, parfois subie, plus douillette ?

La valorisation du travail comme source fondamentale de la construction de l’identité de l’individu n’encourage-t-elle pas l’aliénation ? L’attachement volontaire à une routine de vie organisée autour de la polarité travail/loisirs n’engendre-t-il pas une reproduction individuelle de comportements sociaux normatifs aliénants? Que dire du burn-out, mot souvent préféré à dépression, car associant l’état de souffrance mentale à un effort surhumain (donc noble) au travail ? La médicalisation grandissante des enfants ayant des troubles de comportement est-elle la conséquence d’une école aliénante, de parents aliénants ou aliénés, ou d’enfants en voie d’aliénation dans un système qu’ils intègrent difficilement ? Comment notre rapport aux technologies de l’information est-il à la fois aliénant et enrichissant? L’aliéné au boulot est-il moins aliéné que celui à l’asile ? Où commence l’aliénation individuelle ou collective et où se termine-t-elle? Sur quelles bases nous jugeons-nous et jugeons-nous les autres comme des êtres aliénés, peut-être même aliénants ? L’aliéné d’aujourd’hui, avec son diagnostic, ses médicaments et son iPod, est-il moins aliéné que celui des années 1930 ? Sans logement, sans travail, inexistant dans l’espace public, peut-on dire que, dans notre société particulièrement friande de raisonnements utilitaristes, l’aliéné est plus inutile que jamais ?

Clin d’œil à l’appel de Marx aux prolétaires de tous les pays, la thématique choisie par Folie/Culture se propose d’unir les aliénés de tous les pays. Mondialisation oblige, l’aliéné mental cambodgien ou tanzanien subit le recours à une psychiatrie occidentale appliquée sans discernement culturel, tandis que le travailleur aliéné d’un sweatshop du Bangladesh fabrique votre prochaine veste de plein air, les Néerlandais cultivent des poivrons en serre pour les Italiens, les Italiens leur préparent des bulbes de tulipe, les technologies mobiles imaginées dans les pays occidentaux contribuent aux révolutions sociales arabes, tout en nous permettant de parler presque aussi aisément à un collègue mexicain qu’à notre voisin de pallier et tous les pays se concurrençant pour la manne touristique utilisent les mêmes stratagèmes pour camoufler les itinérants, les aliénés et les travailleurs exploités afin de montrer patte blanche au touriste générique à qui l’on réserve les mêmes tout-compris, les mêmes breloques en souvenir, les mêmes restos, les mêmes photos. Peut-être l’union des aliénés de tous les pays est-elle déjà consacrée, ne serait-ce qu’économiquement ?

Folie/Culture souhaite, par cette thématique, prendre le pouls de la folie mondialisée à travers une réflexion sur les nouveaux discours psychiatrique, politique et culturel sur l’aliénation, d’une part, et en proposant un panorama des formes pratiques et contemporaines de l’aliénation, d’autre part. Aliénés de tous les pays, unissons-nous!

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